Texte écrit en août 2020 pour le concours « Sororistas- des femmes écrivent le monde de demain.

Le hululement d’une chouette me sort d’un rêve étrange. J’ai l’impression qu’une femme disparue depuis cinq siècles est venue hanter mes songes et imprimer ma mémoire de son histoire. Elle était ligotée sur un bûcher. Un groupe d’hommes autour d’elle l’invectivaient et hurlaient : « sorcière, tu brûleras en enfer et ta descendance sera maudite ! »

Cette femme magnifique au regard vif et au port altier, me regarde, moi. Celle que je suis en ce 31 décembre 2030. Ses yeux perçants m’interrogent : « Qu’as-tu fait pour tes sœurs ? Qu’as-tu entrepris pour l’égalité ? Pour que le féminisme remplace le patriarcat ? Cela fait plus de cinq cents ans que j’ai succombé à une mort atroce et vous, les femmes, vous êtes toujours sous l’emprise implacable des hommes ! Comment est-ce possible ? Ai-je donc succombé à d’atroces douleurs pour rien ? »

Allongée sur mon lit, je suis dans une torpeur qui me fait ressentir une chaleur insoutenable, comme si j’étais dans les flammes avec elle. Des gouttes de sueur tombent de mon front, roulent sur mes paupières et me brûlent les yeux !

La sorcière poursuit : « Sur ce bûcher, des mâles “mal-éduqués” m’ont portée pieds et poings liés. Ils ont tellement peur de moi, de mes potions qu’ils pensent diaboliques et de ma nature de femme. Ils ont peur que je leur vole leur petit pouvoir. Ils sont pathétiques, mais le pire c’est qu’ils s’entraident et gardent l’ascendant sur nous, les femmes. Des millions d’années de servitude depuis que le mâle s’est rendu compte que les enfants ne sortaient pas, par un tour de magie, du corps de la femme. Alors, il l’a désacralisée, rabaissée, esclavagée, tourmentée, violée et assassinée ! Et vous, femmes modernes, vous continuez à vous soumettre à tous leurs désirs délirants. Vous ramassez leurs chaussettes, vous torchez les gosses et cumulez triple journée ! Certaines élèvent toujours leurs fils comme s’ils étaient des seigneurs et leurs filles des servantes et laissent la société s’ingérer dans leurs utérus. La grande majorité des hommes commettent encore des crimes en toute impunité ! Écoutez-moi bien : l’avenir sera féministe ou ne sera pas ! Nous survivrons, nous renaîtrons des cendres de nos ancêtres les sorcières — femmes puissantes et magiques. L’avenir sera féministe ou s’autodétruira et finira en cendres sous les déchets radioactifs du capitalisme phallocrate. »

Je me lève en vacillant. L’intensité de ce rêve m’étourdit. De ma fenêtre, je regarde la place boisée devant l’Opéra. Bien que les arbres aient perdu leurs feuilles, j’imagine aisément les arbres fleurir au printemps et partager leurs couleurs et leurs senteurs uniques.

            Je suis venue à Paris rendre visite à mes amies de longue date. Pendant de nombreuses années, après le premier confinement de 2020, revenir dans la Capitale bondée, masquée et par trop bétonnée ne m’avait absolument pas tentée. Mais Madame la Maire de Paris, réélue pour un troisième mandat, a décidé, une bonne fois pour toutes, de reverdir sa ville. Elle a tenu bon contre vent misogyne et marée patriarcale pour créer sa ville idéale. Une petite forêt à l’Opéra, une autre devant l’Hôtel de Ville. Un potager devant la gare du Nord et ainsi de suite dans chaque quartier.

Hier, j’ai marché rue de Rivoli. L’accès est totalement interdit aux véhicules motorisés depuis quatre ans. Au milieu, un petit cours d’eau détourné de la Seine vient arroser des arbres fruitiers que les passants et les cyclistes cueillent pendant leur pause, aux plus beaux jours de l’été. Ce que la ville a perdu en automobilistes excédés et en pots d’échappement polluants, elle l’a gagné en oxygène et en sérénité. Les idées de la Maire de Paris ont fait boule de neige et en ont inspiré plus d’une. Dorénavant, on ne compte plus les femmes élues dans des villes et des pays d’importance majeure. L’accession aux plus hautes sphères du pouvoir fut cependant particulièrement difficile. On n’ébranle pas les institutions, rongées par le patriarcat et la corruption, sans embûches ! Les nouvelles élues ont été bien inspirées de s’entraider.

La plus belle main tendue fut celle d’Alexandria Octavio-Cortez, première présidente des USA élue en 2024. L’Union de la Sororité Américaine, comme certaines l’on rebaptisée, a vu le jour suite au deuxième mandat catastrophique du président-étendard de la phallocratie. Enfin, un éclair de lucidité est apparu parmi les femmes et les hommes féministes. Comme une seule femme, elles se sont levées et sont allées voter, majoritairement pour des candidates.

En 2027, la France a eu la chance d’être gouvernée, enfin, par une femme. Une jeune idéaliste, mais avec les pieds sur terre et sans autre étiquette que celle de « liberté ­­­­­­— égalité — sororité ». Le résultat ne se fit pas attendre, avec la nomination d’un fort pourcentage de femmes ministres. Ont suivi les maires, les juges, les avocates, les dirigeantes et enfin des lois pour protéger réellement tous les êtres vivants : enfants, femmes, hommes et animaux. Des lois qui peuvent sembler implacables, comme la castration chimique pour les violeurs et les pédophiles et de réels moyens financiers pour des suivis psychologiques efficaces. Ces condamnations exemplaires en ont dissuadé beaucoup.

Certes, tout n’est pas devenu « rose » et parfait d’un seul coup de baguette magique. Les femmes sont aussi des êtres humains comme les autres : elles (se) trompent, peuvent être perfides, autoritaires, avides, égoïstes, menteuses, hypocrites, lâches et assassines. Cependant, elles sont plus à l’écoute et n’ont pas la fâcheuse tendance de vouloir tout écraser sur leur passage !

            Alors, le monde va un peu mieux. Hélas, toutes les femmes élues ne sont pas non plus irréprochables. Est-ce le pouvoir et l’argent qui corrompent à ce point les individus des deux sexes ?

Nous sommes le mardi 31 décembre 2030. Je finis de me préparer pour la fête du Nouvel An. Alors que je maquille d’un trait de khôl l’intérieur de mes paupières, mon esprit vagabonde sur ces dix dernières années qui ont passé tel un éclair.

2020, quelle année étrange ! Une période entre deux eaux, où nous ne savions pas ce que nous allions devenir.

Je me souviens d’avoir entendu certaines de mes amies dire qu’après le déconfinement, nous allions nous diriger, ensemble, vers un monde meilleur et joyeux, à la limite du magique où toutes les inégalités auraient disparu comme par enchantement ! Où nous aurions enfin compris qu’il est primordial de respecter la terre, la mer et la mère…

            Mais deux mois de confinement n’ont pas été suffisants pour changer les mentalités profondément. Pour sortir le commun des mortels de sa léthargie consumériste. Pour arracher toutes nos sœurs du syndrome de Stockholm, autrement nommé le patriarcat, où nous sommes encore prisonnières par peur, par lâcheté, par habitude, car parfois nous ne connaissons rien d’autre. Pour certains irréductibles misogynes, nous sommes encore des sorcières à sacrifier sur les bûchers de leurs vanités !

            Je branche mon téléphone sur la prise murale et des images d’actualités s’étalent en grand sur les murs de ma chambre d’hôtel. Les infos passent en streaming. Il y a eu des progrès depuis dix ans, c’est certain, mais le chemin pour l’égalité et la préservation de la planète est encore long. Nous n’avons pas réussi à déboulonner complètement ce monde machiste qui régente tout. Ce monde qui préfère acheter des lance-roquettes et des armes nucléaires pour relancer l’économie, au lieu de planter des arbres et d’enseigner vraiment la liberté, l’égalité et la fraternité. Sans, bien sûr, oublier la féminité !

            J’ai envie de crier très fort à mes sœurs : « C’est à nous, sœurs, de faire en sorte que le monde soit plus juste, plus vert. Afin que l’air soit à nouveau respirable. Je vous en conjure, prenons-nous par la main et marchons ensemble, reprenons notre pouvoir de sorcière et sortons des flammes du bûcher du patriarcat, car l’avenir sera féministe ou ne sera pas. »

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